Convergence

« Ne dis-moi pas que tu aimes ça ! »

Deux ans déjà et Josée n’en revient toujours pas. Elle travaille à la caisse et en plein hivers sa peau est radieuse, toujours bronzée de son voyage annuel au sud. Dehors, une pluie froide d’avril tombe d’un ciel la couleur d’ardoise, fait fondre la neige qui reste, ramollit le sol gelé et transperce le corps d’un froid cru et aigu, givrant jusqu’aux os. Habillée de haut en bas en caoutchouc flambant jeune, mon kit de pêche, moi qui n’ai jamais pêché de ma vie, est peu fashion mais bien efficace.

« Les palmiers, la chaleur à l’année longue, la plage, Hollywood ? Tu ne t’en ennuies pas ? »
Les nuits jamais noires mais jaunâtres comme le char d’une prune meurtrie, le vacarme constant de sirènes et d’hélicoptères policiers, le smog, la peur palpable, le bruit infernale de la circulation qui circule sans cesse. La chaleur à l’année longue, le « blizzard invisible » comme disais un copain. Cette ville qui n’appartient à personne et à laquelle on ne peut jamais vraiment appartenir. Elle ne me manque que rarement dans des moments de plus en plus rares et éphémères de nostalgie. « Là-bas, je rêvais de la pluie, de la neige. »

« Menteuse ! »

« Pour vrai. »

Elle a un rire comme des petites cloches. Que j’adopte le parler de son pays lui fait plaisir.

Puis, en Californie, je n’avais pas d’île. Ici, oui. Je ne lui dis pas ça. Elle me croit déjà excentrique. Si je lui parlais de mon île, elle me croirait folle.

Mais, c’est vrai. J’ai une île. Toute petite, elle se situe dans la Rivière-des-Prairies blottie contre l’île de Montréal tel un pois en cosse. C’est sur mon île que j’ai trouvé la suite d’un rêve.
Une nuit à Wyoming en 1995, endormie dans une chambre trop près des distributeurs à boissons, les machinations du moulin à glaçons se sont transformées en le vrombissement féroce d’un train. Il s’en vient à plein vitesse sur des railles dans un tunnel enterré dans les entrailles de la terre. Les freins hurlant, il arrive. Il s’arrête. Les portes s’ouvrent. Une foule de femmes habillées en robes de mariées débarque dans un dense nuage de vapeur. Elles rient et courent vers une sortie invisible; leurs cris de joie rebondissent, font ricochet et se multiplient en échos.

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Seize ans plus tard, 4 500 kilomètres à l’est : mon île dormait sous une épaisse couche de neige qui emmitouflait tout bruit. Profonde de plus qu’un mètre par endroit, elle démentait la réalité : le dégèle du printemps s’est déjà amorcé. Les jours s’allongeaient et à chaque jour, bien que toujours imperceptiblement, le soleil gagnait de la force et chauffait l’eau de la rivière. Même si sur la surface aucune trace n’était évidente, la glace s’est détachée du fond. Dans la nuit, un vent fort et le courant vif ont conspiré à en jeter une énorme plaque violemment contre les barres du garde-fou d’une passerelle. Les barres ont déchiqueté la glace avant de céder.

On dirait un chandelier tombé du ciel. Mais, moi, tout de suite j’ai reconnu les passagers du train. Les femmes s’étaient écroulées de rire, essoufflées mais si contentes d’être enfin arrivées. Au repos, leurs robes ambrées brillaient chaudement contre le blanc aveuglant de la neige.

Non, je ne peux parler de mon île à Joseé. Aussi douce qu’elle soit, elle m’accepte comme je suis après tout, comment lui expliquer un tel moment d’arrivée après un si long voyage ? Comment lui expliquer que je ne visite plus la petite île ? Car elle est en moi et, moi, je lui appartiens.

One Comment

  1. Oh oui je pense la connaître la petite île… On l’aime bien car quand on regarde de son côté on voit le calme et la nature et en tournant le regard de l’autre côté c’est la ville. L’île est un refuge dans lequel on se sent à l’abri, grâce à elle j’aime vivre en ville.

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